À mesure qu’El Niño se renforce, les entreprises sont de plus en plus exposées aux perturbations liées aux conditions météorologiques. L’Organisation météorologique mondiale (OMM) avertit que ce phénomène pourrait se prolonger jusqu’en 2027, accentuant l’incertitude autour des chaînes d’approvisionnement, des marchés des matières premières et du commerce international.
El Niño est un phénomène économique autant que météorologique. Le réchauffement des eaux du Pacifique, un phénomène naturel récurrent, entraîne une hausse des températures et des régimes de précipitations plus irréguliers. Certaines régions deviennent plus sèches, tandis que d’autres connaissent des précipitations plus abondantes, avec des répercussions sur la croissance économique, l’inflation, les échanges commerciaux et les prix des matières premières.
Alors que l’épisode actuel devrait accentuer les effets du réchauffement climatique, son coût économique pourrait être particulièrement élevé. Dans une économie mondiale fortement interconnectée, ses conséquences se feront sentir bien au-delà des régions directement touchées.
Cependant, El Niño ne génère pas uniquement des risques. Il peut également créer des opportunités dans certains secteurs, tandis que diverses mesures permettent d’en limiter les effets les plus défavorables. Dans cet article, nous examinons les conséquences attendues d’El Niño selon les secteurs d’activité et les régions du monde.
El Niño : un phénomène aux répercussions mondiales
Les épisodes El Niño surviennent naturellement tous les deux à sept ans en moyenne. Ils ne sont pas provoqués par le changement climatique et celui-ci n’augmente pas leur fréquence. En revanche, le réchauffement climatique peut en amplifier les effets. L’interaction entre El Niño et un climat plus chaud pourrait modifier les perspectives de plusieurs secteurs, ainsi que les dynamiques des marchés et des échanges internationaux.
« Les épisodes majeurs d’El Niño ont historiquement influencé la croissance économique, l’inflation, les flux commerciaux et les prix des matières premières », explique Dana Bodnar, Senior Economist chez Atradius. « Les perturbations dans l’agriculture peuvent réduire l’offre alimentaire et contribuer à une hausse de l’inflation alimentaire. Les événements météorologiques extrêmes peuvent endommager les infrastructures, interrompre la production et augmenter les coûts logistiques. Parallèlement, les pouvoirs publics peuvent être amenés à accroître leurs dépenses pour soutenir les populations affectées et financer la réparation des infrastructures endommagées. »
Les épisodes majeurs d’El Niño ont historiquement influencé la croissance économique, l’inflation, les flux commerciaux et les prix des matières premières.
Les effets d’El Niño ne sont pas uniformes et varient selon les régions du monde. L’épisode de 2015-2016, l’un des plus puissants jamais enregistrés, a contribué à de graves sécheresses dans certaines zones d’Afrique australe et d’Asie du Sud-Est, ainsi qu’à d’importantes inondations en Amérique du Sud. Plus récemment, l’épisode de 2023-2024 a participé à l’atteinte de températures mondiales record, tout en provoquant des épisodes de sécheresse dans certaines régions et des inondations dans d’autres.
Les pays riverains du Pacifique, notamment ceux dont l’économie dépend fortement de l’agriculture, sont généralement les plus exposés. La fragilité des ressources en eau et la vulnérabilité des infrastructures aux aléas climatiques renforcent les risques. Toutefois, aucune région n’est totalement à l’abri des conséquences des phénomènes météorologiques extrêmes, même lorsqu’elle n’est pas directement touchée.
« Les conséquences des événements météorologiques extrêmes dépassent rarement les frontières des régions concernées », souligne Dana Bodnar. « Dans une économie mondiale fortement interconnectée, les perturbations de l’approvisionnement dans une région peuvent rapidement influencer les prix des matières premières, les flux commerciaux et les coûts des entreprises à l’échelle internationale. Une mauvaise récolte chez un important exportateur agricole peut entraîner une hausse des prix alimentaires dans le monde entier. De même, les inondations ou les sécheresses qui perturbent les infrastructures de transport peuvent créer des goulets d’étranglement au sein des chaînes d’approvisionnement mondiales. »
L’agriculture est souvent le premier secteur affecté par les phénomènes météorologiques extrêmes, suivie par le transport et la logistique. Les répercussions s’étendent ensuite rapidement à d’autres activités, à mesure que les retards de livraison s’accumulent et que les calendriers de production sont perturbés. La hausse des coûts des intrants peut également freiner l’investissement. Ces pressions se diffusent progressivement dans l’économie, influençant l’inflation, les équilibres commerciaux et la rentabilité des entreprises.
Des secteurs sous pression
Agriculture
Avant l’épisode El Niño de 2023-2024, la Banque centrale européenne (BCE) estimait qu’un épisode particulièrement marqué pourrait entraîner une hausse des prix mondiaux des matières premières agricoles pouvant atteindre 9 %. Toutefois, les mécanismes en jeu restent complexes et les conséquences varient selon les régions et les cultures concernées. Par exemple, El Niño favorise généralement la production de soja, tandis qu’il tend à réduire les rendements du riz, du blé et du maïs.
Un épisode El Niño particulièrement marqué peut, à lui seul, perturber le commerce agricole mondial en réduisant les rendements des cultures et en limitant l’offre alimentaire disponible.
En 2026, El Niño affectera une économie mondiale déjà confrontée à des phénomènes météorologiques extrêmes. Début juin, plus de 50 % du territoire américain était touché par la sécheresse, avec près de 100 millions d’hectares de cultures concernés. En Inde, les températures ont dépassé les 40 °C. En Australie, la récolte de blé, essentielle pour les marchés internationaux, devrait reculer d’environ 9 millions de tonnes sur la campagne 2026-2027, sous l’effet conjugué du changement climatique et d’El Niño..
À ces difficultés s’ajoutent les conséquences du conflit entre les États-Unis et l’Iran ainsi que de la fermeture du détroit d’Ormuz, qui ont fortement perturbé l’approvisionnement mondial en engrais.
« À lui seul, un épisode El Niño marqué peut perturber le commerce agricole mondial en réduisant les rendements et en limitant l’offre alimentaire. Associés aux incertitudes géopolitiques actuelles, notamment les conflits qui affectent les marchés de l’énergie, des engrais et de la logistique, les risques deviennent nettement plus importants », explique Sherly Caroline, Agrifood Sector Expert pour Asia Pacific chez Atradius. “This combination of climate and geopolitical pressures is likely to constrain production in several key agricultural regions, increase global price volatility and push food prices higher worldwide, with emerging markets expected to be the most affected.”
« Cette combinaison de pressions climatiques et géopolitiques devrait freiner la production dans plusieurs grandes régions agricoles, accroître la volatilité des prix à l’échelle mondiale et alimenter la hausse des prix alimentaires, les marchés émergents étant les plus exposés. »
L’inflation alimentaire peut également détériorer le risque souverain. La hausse des coûts d’importation et l’augmentation des dépenses publiques destinées à soutenir les agriculteurs les plus touchés pèsent sur les réserves de change et peuvent fragiliser les équilibres macroéconomiques.
Transport et logistique
Face à un épisode El Niño particulièrement marqué, le secteur du transport pourrait subir des perturbations liées aux inondations, aux tempêtes et aux dégâts causés aux infrastructures. Le réacheminement des marchandises pourrait entraîner des retards de livraison et une hausse des coûts au sein des chaînes d’approvisionnement mondiales.
Des conditions de sécheresse peuvent perturber le transport fluvial, créant d’importants points de blocage pour les échanges commerciaux.
Des conditions de sécheresse peuvent perturber le transport fluvial et créer d’importants points de blocage pour les échanges commerciaux », explique Andrew Spiccia, Head of Risk - Singapore, Malaysia & Philippines chez Atradius. « Le canal de Panama est l’un des axes commerciaux les plus stratégiques au monde. Toute perturbation majeure pourrait affecter les flux commerciaux entre l’Asie, les Amériques et l’Europe, avec des répercussions bien au-delà des régions directement touchées par El Niño. À mesure que les livraisons deviennent moins prévisibles, les entreprises peuvent être confrontées à des retards de production, à une hausse des coûts logistiques et à une incertitude opérationnelle accrue. »
Energie
Les chocs sur le secteur de l’énergie accentuent les pressions inflationnistes. Les vagues de chaleur exercent une pression accrue sur les réseaux électriques, les entreprises et les ménages recourant davantage à la climatisation et aux équipements de refroidissement. Les épisodes de sécheresse limitent la production d’électricité hydraulique, tandis que les pouvoirs publics et les entreprises doivent engager des dépenses supplémentaires pour réparer les infrastructures endommagées.
Les phénomènes météorologiques extrêmes peuvent perturber les infrastructures énergétiques, affecter l’acheminement des combustibles et accroître les coûts d’exploitation.
« Les phénomènes météorologiques extrêmes peuvent perturber les infrastructures énergétiques, affecter l’acheminement des combustibles et accroître les coûts d’exploitation », explique Andrew Spiccia, Head of Risk - Singapore, Malaysia & Philippines chez Atradius. « Sur certains marchés, cette combinaison d’une demande en hausse et d’une offre contrainte peut contribuer à l’augmentation des prix de l’énergie et exercer une pression supplémentaire sur les entreprises déjà confrontées à des coûts élevés. »
Les opportunités liées à El Niño ?
Les entreprises doivent se préparer aux perturbations en évaluant l’impact potentiel des phénomènes météorologiques extrêmes sur leurs coûts, leurs calendriers de production et leurs chaînes d’approvisionnement. Une bonne anticipation permet une meilleure préparation. Cela étant, certaines entreprises peuvent aussi trouver des opportunités dans l’adversité. Les effets d’El Niño peuvent améliorer les rendements de certaines cultures dans certaines régions. Les acteurs du secteur alimentaire capables de tirer parti de surplus de production lorsqu’ils existent, ou de réduire leurs risques grâce à une diversification de leurs sources d’approvisionnement à l’échelle mondiale, seront mieux armés pour faire face à ces perturbations.
Par ailleurs, les fabricants de technologies de refroidissement, de solutions d’efficacité énergétique et de services de résilience des réseaux électriques pourraient bénéficier d’une hausse de la demande. Les fournisseurs d’énergie disposant de sources de production diversifiées peuvent tirer parti d’une consommation d’électricité plus élevée durant les périodes de chaleur extrême. Les entreprises de transport ne peuvent pas empêcher les tempêtes ou les inondations, mais elles peuvent planifier des itinéraires alternatifs afin de limiter les retards et les perturbations. La capacité à suivre l’évolution des conditions météorologiques extrêmes et à réagir rapidement devient alors un avantage concurrentiel.
Hausse des coûts, tensions sur la trésorerie
Malgré ces perspectives, les phénomènes météorologiques extrêmes représentent un problème sérieux et croissant pour les entreprises. Les vagues de chaleur record déjà observées en Europe cet été dégradent la qualité de l’air et affectent la productivité. Les besoins en investissements augmentent, tout comme les coûts d’assurance.
« Les phénomènes météorologiques extrêmes peuvent perturber les calendriers de production, retarder les livraisons, augmenter les coûts des intrants et créer de l’incertitude quant à la demande », explique Bodnar. « Sous l’effet de la pression sur les revenus et de la hausse des coûts, les entreprises peuvent être confrontées à des tensions de trésorerie et à des contraintes accrues en matière de fonds de roulement. »
Les entreprises confrontées à des perturbations liées au climat peuvent chercher à obtenir des délais de paiement plus longs, retarder leurs règlements auprès des fournisseurs ou accroître leur recours aux financements externes. Dans les situations les plus sévères, des perturbations prolongées peuvent augmenter le risque d’insolvabilité et d’impayés.
Le retour d’El Niño rappelle que les phénomènes météorologiques extrêmes constituent un enjeu multidimensionnel pour les entreprises. Ils peuvent modifier les perspectives de croissance, perturber les flux commerciaux, créer de nouvelles opportunités commerciales et influencer les comportements de paiement des entreprises. Pour les sociétés, comprendre les risques, les mesures d’atténuation et les opportunités sera essentiel pour évoluer dans un environnement climatique et économique plus volatil, pendant El Niño et au-delà.
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- Le renforcement d’El Niño devrait accentuer les perturbations liées aux aléas climatiques jusqu’en 2027, entraînant des risques pour les chaînes d’approvisionnement mondiales, les flux commerciaux, les prix des matières premières et l’inflation, en particulier dans les secteurs de l’agriculture, du transport et de l’énergie.
- Le secteur agricole est le plus exposé, avec des risques de baisse des rendements, de hausse des prix alimentaires et de volatilité accrue. Les réseaux de transport et les infrastructures énergétiques pourraient également subir des retards, des surcoûts et des perturbations opérationnelles liés aux sécheresses, inondations et vagues de chaleur.
- Les entreprises peuvent limiter ces risques en diversifiant leurs chaînes d’approvisionnement, en renforçant leurs plans de continuité d’activité et en améliorant le suivi des conditions météorologiques. Certains secteurs, tels que les technologies de refroidissement, l’efficacité énergétique et la résilience des réseaux électriques, pourraient en revanche bénéficier d’une demande accrue lors d’épisodes météorologiques extrêmes.

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