Dans le climat d’incertitude qui entoure la situation du détroit d’Ormuz, une chose est acquise : la majorité du trafic maritime qui l’emprunte habituellement choisit de ne pas prendre le risque. La mise à l’arrêt de ce passage stratégique pour le commerce mondial amplifie chaque jour davantage les répercussions sur l’économie mondiale.
L’ampleur de ces impacts dépendra de la durée du conflit, de la localisation de l’entreprise et de son activité. Les régions et les secteurs ne seront pas touchés de la même manière. Cela étant, même une réouverture complète et immédiate du détroit entraînerait déjà une révision marquée à la baisse des perspectives de l’industrie manufacturière mondiale.
Si la fermeture devait se prolonger de six mois ou plus, les conséquences économiques s’intensifieraient fortement. Atradius travaille actuellement sur deux scénarios de conflit, globalement cohérents avec les analyses de référence d’instituts tels qu’Oxford Economics. La suite de cet article analyse ces deux scénarios et leurs implications régionales ainsi que sectorielles, en particulier pour les industries les plus exposées aux perturbations.
Le pire et le très défavorable : deux scénarios de conflit dans le Golfe
Notre scénario central repose sur un accord de paix rapide et une levée du blocage du détroit d’Ormuz dès le mois de mai. Même dans ce cas, plusieurs mois seraient nécessaires pour que le trafic maritime retrouve un niveau normal. Dans cette hypothèse, la hausse des prix du pétrole et du gaz culminerait au deuxième trimestre avant de refluer progressivement.
À l’inverse, notre scénario dégradé suppose une fermeture du détroit pendant six mois, accompagnée d’une intensification du conflit en raison de l’impasse diplomatique. Les États‑Unis renforcent leurs frappes sur les infrastructures énergétiques, tandis que l’Iran multiplie les attaques contre les installations pétrolières et gazières de la région. Les capacités d’extraction d’énergies fossiles subissent alors des dommages durables, et les chaînes d’approvisionnement d’autres intrants industriels sont fortement désorganisées.
La croissance industrielle mondiale s’est établie à 3,5 % en 2025. Selon les projections actuelles, elle avoisinerait 2,5 % cette année dans le scénario central. Dans notre scénario dégradé, la croissance retomberait à seulement 1 %.
Inflation, taux d’intérêt et revenus
Quel que soit le scénario, la première conséquence est une hausse des prix du pétrole et du gaz, déjà observable. Les énergies fossiles ne servent pas uniquement à produire de l’électricité : elles constituent aussi des intrants essentiels dans la fabrication de produits en aval tels que les engrais, les produits chimiques et les plastiques. La hausse du coût des intrants agricoles se répercute ainsi sur les prix alimentaires.
L’augmentation des prix de l’énergie et de l’alimentation alimente l’inflation, poussant les ménages à réduire leurs dépenses, notamment sur les biens manufacturés et les produits alimentaires non essentiels. Si les banques centrales relèvent leurs taux d’intérêt pour contenir les tensions inflationnistes, le coût du crédit augmente. Cela freine ou reporte les investissements des entreprises, affectant à son tour des secteurs comme les équipements industriels et les biens d’investissement.
Ce cercle défavorable est renforcé par un recul de la confiance des ménages et des entreprises. L’incertitude géopolitique prolongée érode durablement la confiance dans les perspectives économiques.
Des impacts contrastés selon les régions
Les pays du Moyen‑Orient seraient les plus durement touchés, en raison de leur forte dépendance à la fois aux exportations d’énergies fossiles et à des secteurs à forte intensité énergétique et orientés vers l’export, comme la chimie et la métallurgie. Les pays d’Asie‑Pacifique, à l’exception notable de la Chine, subiraient également un impact marqué compte tenu de leur forte consommation de pétrole et de gaz en provenance du Moyen‑Orient. Les perspectives de croissance de la région ont déjà été nettement révisées à la baisse.
L’Europe est également un consommateur important de gaz issu du Golfe, même si ses secteurs à forte intensité énergétique disposent d’une marge de repli plus limitée. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a déclenché une crise toujours persistante. Dans ce contexte, notre scénario central anticipe une contraction de 0,2 % de la production manufacturière dans la zone euro cette année, à partir d’un niveau déjà faible.
Les États‑Unis ne sont pas épargnés par les effets du conflit, mais ils y sont mieux protégés que l’Europe ou l’Asie. Dans notre scénario central, la production industrielle américaine progresserait de 1,6 % cette année, soutenue par des coûts énergétiques domestiques plus faibles et une hausse des prix plus progressive.
Ces impacts restent significatifs mais seraient contenus en cas de résolution rapide du conflit. À défaut, la situation se dégraderait nettement. Dans notre scénario dégradé, la production manufacturière reculerait de 5,7 % au Moyen‑Orient et de 1,9 % dans la zone euro. La croissance de la production industrielle en Asie‑Pacifique ralentirait à 2,6 %.
Secteurs sous surveillance
À l’échelle mondiale, les industries à forte intensité énergétique seraient les plus exposées aux effets du conflit. Les perspectives sont encore plus dégradées pour celles qui dépendent de matières premières dont le pétrole et le gaz constituent des intrants clés.
Transports en perte de vitesse

Le secteur mondial du transport, premier consommateur de produits pétroliers raffinés, est particulièrement exposé aux perturbations. À ce stade, nous anticipons une croissance mondiale du transport et de la logistique de 2,4 % en 2025, soit 1 point de pourcentage de moins que les prévisions établies avant le conflit. Dans notre scénario dégradé, la croissance serait ramenée à zéro.
Transport maritime
Le transport maritime est directement affecté par le conflit dans le Golfe, les navires empruntant le détroit d’Ormuz étant exposés à des risques d’attaques physiques. Le Moyen‑Orient constitue un hub logistique majeur, et les réseaux de fret maritime reliant l’Asie à l’Europe sont fortement désorganisés. Les primes d’assurance augmentent en raison de la montée des risques. Une hausse durable de 50 % des prix du pétrole, récemment observée, pourrait entraîner une augmentation des coûts du fret maritime de 15 à 20 %. Les économies asiatiques, éloignées des marchés européens et américains, seraient les plus pénalisées.
Dans notre scénario central, la croissance mondiale du transport maritime ralentirait à 2,2 % cette année, contre 3,5 % avant le conflit. Le scénario dégradé prévoit une contraction de 0,6 %.
Transport aérien
Les compagnies aériennes alertent déjà sur de potentielles pénuries de carburant à l’approche de la période estivale dans l’hémisphère nord. En cas de poursuite des perturbations, l’annulation de vols pourrait devenir le seul levier pour ajuster la demande. Par ailleurs, la hausse des prix du pétrole renchérit le coût du carburant, augmentant les tarifs du fret aérien.
Dans notre scénario central, la croissance mondiale du transport aérien atteindrait 2,4 % en 2026, soit 1,9 point de pourcentage de moins que les prévisions d’avant‑conflit. Le scénario dégradé anticipe une contraction de 0,4 %.
Transport terrestre
Le transport terrestre fait face à une hausse des coûts du carburant dans un contexte déjà tendu. Dans de nombreux marchés avancés, la concurrence accrue, les pénuries de main‑d’œuvre et les niveaux de salaires élevés pèsent sur les marges. Dans notre scénario central, la croissance s’établirait à 2,3 %, soit 0,9 point de pourcentage de moins que les prévisions de février. Dans le scénario dégradé, la croissance disparaîtrait, laissant place à une contraction de 0,1 %.
La chimie particulièrement exposée
La chimie est un secteur à forte intensité énergétique et dépend également du pétrole et du gaz comme intrants clés. Par exemple, la région du Golfe fournit environ la moitié des besoins mondiaux en éthylène‑glycol et près de 40 % de la demande mondiale en méthanol, deux composants essentiels à la fabrication des plastiques et des produits chimiques industriels. Par ce biais, la hausse des prix du pétrole et du gaz se répercute directement sur les coûts de production industrielle. Les fabricants de plastiques, notamment en Asie, subissent déjà des perturbations dans les livraisons.
Dans notre scénario central, la production mondiale du secteur chimique progresserait de 0,6 % cette année, soit 1,6 point de pourcentage de moins que les anticipations d’avant‑conflit. Le Moyen‑Orient serait la région la plus touchée (‑3,7 %), suivi du Japon (‑4,8 %) et de la zone euro (‑2,4 %). La hausse des prix du gaz accentue un problème de compétitivité déjà structurel en Europe. Aux États‑Unis, l’augmentation des prix du gaz est restée plus modérée, renforçant la compétitivité du secteur chimique. Les producteurs chinois se tournent de plus en plus vers le charbon.
Dans notre scénario dégradé, la production chimique reculerait de 4,3 % dans la zone euro, tandis que la production mondiale se contracterait de 1,7 %.
Les métaux soumis à des contraintes
Les coûts de l’électricité représentent entre 30 et 40 % du coût total de production de l’aluminium. La forte dépendance énergétique du secteur devrait freiner la croissance mondiale de la production de métaux de base à 1,6 % cette année, soit 1,2 point de pourcentage de moins que la prévision établie en février. Sans surprise, le Moyen‑Orient serait le plus durement touché, avec une contraction massive de 13 % de la production en 2026.
Au sein du secteur des métaux, certaines filières suscitent des inquiétudes particulières. La région du Golfe assure 10 % de la production mondiale d’aluminium, dont une grande partie transite par le détroit d’Ormuz. La perte de cet approvisionnement provoquerait un choc important sur les prix mondiaux. Même en cas de fin rapide du conflit, la remise en route des capacités mises à l’arrêt pourrait prendre plusieurs mois.
Les producteurs de nickel et de cuivre en Asie et en Afrique seraient également affectés, en raison du rôle clé du soufre dans les procédés de raffinage. Le Moyen‑Orient représente 24 % de la production mondiale de soufre et environ 50 % du commerce maritime de ce produit. Les raffineurs de nickel indonésiens sont particulièrement exposés, dépendant du Moyen‑Orient pour 75 % de leur approvisionnement en soufre.
La hausse des coûts de l’énergie accentue encore les difficultés des producteurs de métaux, en particulier en Europe, très dépendante du gaz. En conséquence, les industries en aval : automobile, aéronautique, construction et emballage, verront leurs coûts de production augmenter.
L’agriculture et l’agroalimentaire sous tension
En mars, les prix des engrais ont bondi de 26 %. Depuis le début des hostilités, les prix de l’urée et de l’ammoniac anhydre ont augmenté respectivement de 65 % et de 40 %. Ces produits sont essentiels à l’amélioration des rendements agricoles, et le Moyen‑Orient assure environ 25 % de la production mondiale de soufre ainsi qu’environ 23 % de la production mondiale d’urée et d’ammoniac anhydre.
La hausse des prix des engrais se traduira par une augmentation des prix alimentaires plus tard dans l’année. Par ailleurs, la progression des coûts de l’énergie affecte l’ensemble de la chaîne agroalimentaire, de la mise en culture et de la récolte jusqu’à la transformation, au stockage et au transport. Au total, les prix mondiaux des matières premières alimentaires pourraient augmenter de 8,5 % cette année et de 3,8 % en 2027, contre des anticipations d’avant‑conflit de 0,7 % et 2,5 %. Les prix de détail pourraient progresser encore plus rapidement.
Espérer le meilleur, se préparer au pire
Les scénarios centraux indiquent des impacts économiques significatifs mais contenus. Un conflit prolongé de six mois ou plus pourrait entraîner des pénuries physiques de gaz naturel, de gazole et de carburant aérien, avec un risque de rationnement. La raréfaction de matières premières clés affecterait de nombreux secteurs en aval, de la fabrication de dispositifs médicaux à l’automobile, la construction et l’emballage. Dans notre scénario dégradé, aucun secteur de l’économie ne serait épargné.
Nous n’en sommes pas encore là. Au‑delà des déclarations publiques, les deux parties semblent vouloir une issue rapide au conflit. Les coûts économiques augmentent chaque semaine, et les enquêtes d’opinion montrent qu’un conflit prolongé trouve peu de soutien aux États‑Unis. Néanmoins, tant que des obstacles majeurs à un accord de paix durable subsistent, les entreprises opérant à l’international ont intérêt à se préparer aux impacts croissants décrits dans notre scénario dégradé, tout en espérant que le scénario central représente le point bas.
Le commerce ne peut s’arrêter. Nous continuons d’opérer au Moyen‑Orient, en assurant la couverture et l’accompagnement de nos Clients et Partenaires. Les évolutions dans la région sont suivies de près par une cellule dédiée, permettant de fonder les décisions sur des analyses par scénarios plutôt que sur des mesures générales ou non ciblées. Les fondamentaux des entreprises varient fortement, et nos décisions en matière de risque tiennent pleinement compte des différences de solidité financière, de modèles économiques et de capacités de maîtrise des risques.
Atradius a su gérer avec succès de nombreuses situations complexes ces dernières années. Notre expérience montre qu’une approche rigoureuse, associée à une coopération étroite avec les Partenaires, les Courtiers et les Clients, constitue la meilleure manière de traverser les périodes d’incertitude.
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- Les tensions persistes autour du détroit d’Ormuz et pèsent déjà sur la croissance industrielle et manufacturière à l’échelle mondiale.
- Les perspectives économiques dépendent étroitement de la durée du conflit : une résolution rapide en limiterait les impacts, tandis qu’un blocage prolongé pourrait freiner nettement la croissance industrielle mondiale.
- Les secteurs fortement consommateurs d’énergie, tels que les transports, la chimie et la métallurgie, subissent les pressions les plus importantes.


