Alors que son gouvernement doit faire face à une dette publique en hausse et à une croissance atone, le Premier ministre français Sébastien Lecornu mise sur une combinaison de réductions des dépenses, de gels des salaires et de mesures fiscales ciblées pour assainir les finances publiques et restaurer la confiance.
Selon les estimations actuelles du gouvernement, les mesures de consolidation budgétaire prévues dans le projet de loi de finances pour 2027, actuellement examiné au Parlement, représentent environ 54 milliards d’euros. Le contenu définitif du texte reste toutefois soumis aux négociations parlementaires.
L’ampleur du défi est considérable. La dette publique française devrait atteindre 119,3 % du PIB fin 2026, puis 121,7 % en 2027. Le gouvernement souhaite ramener le déficit public à 5 % du PIB l’année prochaine, mais de nombreux économistes estiment que cet objectif sera difficile à atteindre. Des prévisions indépendantes tablent plutôt sur un déficit compris entre 5,2 % et 5,5 % du PIB.
Le Haut Conseil des finances publiques, organisme indépendant chargé d’évaluer les prévisions budgétaires de la France, estime que les mesures prévues pour réduire le déficit constituent le minimum qui pouvait raisonnablement être attendu et a émis des réserves sur les prévisions économiques du gouvernement. Les marchés financiers ont également envoyé un signal d’alerte. L’écart de rendement entre les obligations d’État françaises à 10 ans et les Bunds allemands est passé d’environ 128 points de base début octobre à près de 160 points de base au moment de la rédaction, illustrant à la fois les inquiétudes des investisseurs et la volatilité persistante des marchés.
Les difficultés budgétaires ont des conséquences concrètes sur l’économie. Une hausse du coût de financement de l’État peut entraîner un durcissement des conditions de financement, un ralentissement de la croissance économique et une baisse de la confiance des entreprises. Lorsque les tensions sur la trésorerie s’accentuent, les entreprises ont généralement tendance à adopter une approche plus prudente : elles retardent leurs paiements, préservent leurs liquidités et durcissent les conditions de crédit accordées à leurs clients. Les flux de trésorerie au sein des chaînes d’approvisionnement diminuent alors, accentuant la pression sur le besoin en fonds de roulement.
Si la France ne parvient pas à stabiliser l’augmentation de sa dette publique, les conséquences pourraient dépasser ses frontières. Deuxième économie de la zone euro et l’une des principales puissances commerciales mondiales, la France joue un rôle important dans l’économie internationale. Une période prolongée de tensions pourrait affecter la demande, les conditions de financement et les comportements de paiement dans les chaînes d’approvisionnement mondiales.
La fragmentation politique complique l’adoption du budget
L’évolution récente de l’écart de rendement souligne le regain de pression sur les coûts de financement de l’État français. Les investisseurs exigent une rémunération plus élevée pour détenir de la dette française, car ils doutent de la capacité du gouvernement à ramener les finances publiques sur une trajectoire soutenable. Leur scepticisme repose principalement sur deux raisons.
1. Des hypothèses budgétaires qui semblent optimistes
Le gouvernement prévoit une croissance du PIB de 1 % en 2027, légèrement supérieure aux 0,8 % anticipés par nos économistes. Il prévoit également une inflation de 1,8 %, inférieure à plusieurs prévisions indépendantes qui l’estiment autour de 2,5 %. Les marchés craignent donc que la stratégie budgétaire repose sur des hypothèses économiques relativement favorables.
Les projets de Sébastien Lecornu restent également exposés aux événements extérieurs. Le conflit entre les États-Unis et l’Iran, ainsi que les perturbations dans le détroit d’Ormuz, pourraient maintenir les prix de l’énergie à des niveaux élevés. Si l’inflation se révèle plus persistante, les coûts de financement pourraient rester élevés plus longtemps et la croissance économique pourrait ralentir davantage.
Une inflation persistante, associée à une croissance plus faible, pourrait compromettre les perspectives d’une réduction significative du déficit public français l’année prochaine.
« Une inflation persistante, associée à une croissance plus faible, pourrait compromettre les perspectives d’une réduction significative du déficit public français l’année prochaine », explique John Lorié, Chief Economist chez Atradius. « Avec les engagements visant à augmenter les dépenses dans la défense, la santé et d’autres domaines, le recours à l’emprunt public pourrait s’accroître. Si les coûts de financement augmentent également, le déficit budgétaire pourrait alors se creuser au lieu de se réduire. »
2. Le contexte politique français pourrait réduire la portée des mesures
Le gouvernement français n’est parvenu à faire adopter son budget 2026 qu’après plusieurs mois de négociations difficiles et une succession de crises politiques. Depuis, la situation a peu évolué. Le gouvernement fait de nouveau face à un Parlement fragmenté, ce qui rend peu probable une adoption du budget sans difficultés.
Cette situation n’est pas nouvelle. En 2025, face à l’opposition politique, le plan de consolidation budgétaire avait été ramené de 60,6 milliards d’euros à 50 milliards d’euros. De nombreux observateurs s’attendent à ce que le budget actuel nécessite des concessions similaires. Si le gouvernement tente de faire adopter le texte sans vote du Parlement, il pourrait être confronté à une motion de censure.
À cette incertitude s’ajoute l’approche de la prochaine élection présidentielle française. Bien que les candidats semblent de plus en plus conscients de la situation délicate des finances publiques, l’incertitude politique reste élevée. Il devient ainsi plus difficile pour les investisseurs d’évaluer l’orientation à long terme de la politique budgétaire, ce qui constitue un facteur de risque supplémentaire pour les marchés financiers.

Un problème de dette publique, mais pas encore une crise
Dans ce contexte, les inquiétudes des investisseurs sont compréhensibles. La hausse de la dette et les doutes sur la capacité du gouvernement à assainir les finances publiques ont érodé la confiance. Mais inquiétude ne signifie pas nécessairement crise.
« La dette publique française atteint peut-être des niveaux records, mais la France reste une grande économie disposant d’un solide accès aux marchés de capitaux », explique John Lorié. « L’agence de notation Fitch a récemment confirmé sa note A+. Aujourd’hui, il ne s’agit pas d’une crise de financement, mais d’une érosion progressive de la crédibilité de la France en matière de soutenabilité des finances publiques, accompagnée d’une hausse des coûts de financement qu’il est nécessaire d’enrayer. »
Le Portugal montre qu’il est possible de restaurer une crédibilité budgétaire fragilisée, mais son expérience souligne également l’ampleur du défi auquel la France est confrontée. Depuis sa crise de la dette souveraine, le Portugal a réduit le poids de sa dette grâce à une maîtrise durable des dépenses, à une progression plus soutenue de l’emploi et à un soutien politique continu en faveur de la discipline budgétaire. Le pays a également bénéficié d’une longue période durant laquelle la croissance économique a été supérieure au taux d’intérêt moyen payé sur sa dette publique.
Toutefois, la France peut difficilement reproduire ces conditions. Les réformes portugaises ont été engagées à la suite d’un plan d’aide international, tandis que le contexte actuel est marqué par des taux d’intérêt plus élevés, une hausse des dépenses liées au vieillissement de la population et une augmentation des dépenses de défense. L’exemple portugais montre donc qu’il est possible de restaurer la crédibilité budgétaire, mais ne constitue pas un modèle directement transposable à la France.
Les marchés craignent néanmoins que la fragmentation politique en France ne rende plus difficiles les décisions nécessaires à l’assainissement des finances publiques. À mesure que la confiance s’affaiblit, les coûts de financement augmentent. Cette hausse rend à son tour l’assainissement budgétaire plus difficile, créant un cercle dont il est difficile de sortir.
Les conséquences pour les entreprises
La dégradation des finances publiques se répercute sur l’économie réelle de plusieurs manières. Surtout, lorsque l’État doit payer davantage pour emprunter, les coûts de financement ont tendance à augmenter plus largement dans l’économie. Les entreprises font déjà face à une hausse des coûts et à des conditions commerciales difficiles. Une incertitude budgétaire prolongée pourrait rendre l’accès au crédit et le financement des investissements plus difficiles ou plus coûteux.
Le niveau élevé d’incertitude entourant les finances publiques françaises, accentué par un contexte politique difficile, incite les entreprises à la prudence lorsqu’il s’agit d’engager des investissements importants à court terme.
« Pour les entreprises en France, la hausse des rendements des obligations d’État pourrait, à terme, entraîner une augmentation des coûts de refinancement et un accès plus limité au crédit. Plus le gouvernement tarde à procéder aux ajustements budgétaires nécessaires, plus le coût pour les entreprises pourrait être élevé », explique Christophe Cherry, Directeur Régional France, Belgique et Luxembourg. « À terme, le niveau élevé de la dette publique pèse sur la capacité des entreprises à investir et exerce une pression sur les marges et la trésorerie », ajoute Christophe Cherry. « Le niveau élevé d’incertitude entourant les finances publiques françaises, accentué par un contexte politique difficile, incite les entreprises à la prudence lorsqu’il s’agit d’engager des investissements importants à court terme. »
Certains éléments montrent que ces pressions affectent déjà les comportements de paiement des entreprises. Le Baromètre Atradius des pratiques de paiement 2026 révèle que les retards de paiement concernent environ trois entreprises interrogées sur cinq en France.
Le risque lié aux délais de paiement des clients continue de peser sur le besoin en fonds de roulement, même si les tensions se manifestent différemment par rapport à l’année dernière. Près d’un tiers des entreprises françaises interrogées faisaient alors état d’un allongement des délais de recouvrement, tandis que beaucoup recouraient au financement de factures et aux prêts bancaires pour atténuer les tensions sur leur trésorerie. Cette année, les difficultés sont davantage visibles dans la gestion quotidienne de la trésorerie : environ 40 % signalent des difficultés à prévoir leurs flux de trésorerie et un peu plus d’un tiers font état d’une réduction de leur marge de liquidité. Par ailleurs, environ une entreprise sur sept a retardé ses paiements aux fournisseurs ou fait face à des besoins de financement plus important
Près de la moitié des fournisseurs interrogés ont réduit leurs ventes B2B à crédit, qui ne représentent plus que 22 % des ventes B2B. Pour les 12 prochains mois, 38 % anticipent une nouvelle hausse du risque de défaillance de leurs clients, tandis que 52 % s’attendent à ce qu’il reste élevé. Ces résultats suggèrent que de nombreuses entreprises françaises abordent la période actuelle avec une trésorerie sous contrainte et une approche prudente du crédit interentreprises.
La situation actuelle ne peut pas se prolonger indéfiniment. À terme, la France devra améliorer la situation de ses finances publiques en augmentant ses recettes, en réduisant ses dépenses, ou en combinant les deux. Plus cet ajustement est retardé, plus le risque que les marchés exigent une prime plus élevée pour financer la dette française augmente.
Une croissance modérée et des conditions de financement plus strictes pourraient accentuer les pressions existantes. Une baisse des ventes et des marges plus faibles réduiraient la capacité des entreprises à absorber les retards de paiement ou les chocs de financement. Les entreprises pourraient réagir en préservant leur trésorerie, en durcissant les conditions de paiement accordées à leurs clients et en octroyant du crédit interentreprises de manière plus sélective. Si la situation se détériore davantage, le risque de défaillance pourrait augmenter.
Un défi pour les échanges commerciaux
La France ne se dirige pas nécessairement vers une crise budgétaire, mais les incertitudes budgétaires et politiques actuelles créent un environnement plus difficile pour les entreprises et les investisseurs.
Les conséquences ne s’arrêtent pas aux frontières françaises. La baisse de la confiance et le durcissement des conditions de financement peuvent se répercuter sur les chaînes d’approvisionnement internationales et affecter les comportements de paiement, le besoin en fonds de roulement et le risque de défaillance. Les répercussions commerciales devraient apparaître progressivement. Les entreprises présentes en France ou commerçant avec des partenaires français doivent suivre attentivement les comportements de paiement de leurs clients, l’évolution des défaillances, les négociations budgétaires et les décisions de politique monétaire de la BCE. Une gestion rigoureuse du risque client et l’assurance-crédit peuvent contribuer à protéger la trésorerie en cas de détérioration de la situation.
La trajectoire budgétaire de la France n’est désormais plus seulement un enjeu de finances publiques. Elle devient de plus en plus un risque pour les entreprises présentes en France, qu’elles doivent surveiller attentivement.
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- La France fait face à une situation budgétaire difficile, marquée par une hausse de la dette publique et des incertitudes quant à la capacité du gouvernement à réduire significativement le déficit.
- La fragmentation politique et des hypothèses économiques optimistes pourraient fragiliser le projet budgétaire, tandis que la persistance de l’inflation et la faiblesse de la croissance accentuent les pressions.
- L’incertitude budgétaire devient progressivement un risque pour les entreprises, car la hausse des coûts de financement pèse sur l’investissement, la trésorerie et le besoin en fonds de roulement.
- Les répercussions pourraient dépasser les frontières françaises : le durcissement des conditions de financement et l’affaiblissement de la demande pourraient affecter les comportements de paiement et les chaînes d’approvisionnement internationales.