Lors d’une cérémonie fortement chargée en symboles politiques à New Delhi, l’Union européenne et l’Inde ont signé le 27 janvier un accord de libre‑échange historique, salué par les deux parties comme le plus vaste et le plus ambitieux jamais conclu par l’une ou l’autre. Fruit de près de vingt ans de négociations, cet accord vise à créer une zone de libre‑échange regroupant environ deux milliards de personnes et ouvre la voie à une libéralisation étendue des échanges de biens, de services et des investissements. Au‑delà des réductions tarifaires, le texte entend moderniser la coopération réglementaire, simplifier les procédures douanières et renforcer les liens stratégiques.
Cet accord reflète une évolution mondiale : les grandes économies diversifient activement leurs partenariats commerciaux pour réduire leur vulnérabilité face aux fluctuations de la politique américaine et aux risques de coercition économique. « Cet accord traduit une ambition plus profonde : l’UE comme l’Inde recherchent une autonomie stratégique pour traverser un environnement international devenu instable », explique Bert Burger, économiste chez Atradius. Il ajoute : « La réponse européenne est multiple : initiatives externes, réformes réglementaires internes, le tout visant à renforcer la résilience et l’autonomie tout en préservant l’ouverture au commerce mondial. Les initiatives du gouvernement indien sont avant tout dictées par le pragmatisme et par une politique étrangère de non‑alignement ancrée de longue date. » Pour les deux partenaires, l’année écoulée a été marquée par une posture américaine incohérente et souvent hostile envers ses alliés historiques, ce qui incite les décideurs à réduire davantage leur dépendance aux États‑Unis.
L’ampleur de l’accord est notable : il supprimera ou réduira significativement les droits de douane sur plus de 95 % des catégories de produits, créant l’une des zones de préférences commerciales les plus vastes au monde et reliant deux économies qui représentent ensemble près d’un quart du PIB mondial. Le texte traduit un choix politique assumé : les deux parties ont exclu l’agriculture. L’Europe l’a fait pour éviter une contestation similaire à celle qui bloque l’accord UE‑Mercosur, tandis que l’Inde a refusé d’ouvrir un secteur qui emploie encore près de la moitié de sa main‑d’œuvre. La signature formelle est attendue d’ici six mois, pour une entrée en vigueur environ un an plus tard. Mais le texte doit encore faire l’objet d’un examen juridique, être traduit et être ratifié, ce qui repousse toute mise en œuvre concrète au moins jusqu’en 2027.
Cet accord traduit une ambition plus profonde : l’UE comme l’Inde recherchent une autonomie stratégique pour traverser un environnement international devenu instable
Une fois pleinement opérationnel, l’accord de libre‑échange supprimera ou réduira les droits de douane sur 99,3 % des exportations européennes vers l’Inde et sur 96,6 % des exportations indiennes vers l’UE en valeur. L’UE éliminera immédiatement les droits sur 90 % des biens indiens notamment le textile et la maroquinerie. L’Inde supprimera les droits sur 30 % des produits européens dès l’entrée en vigueur. Cela dit, les exportateurs devront initialement faire face à de nouvelles exigences documentaires et réglementaires. Pour certains produits considérés comme sensibles, qu’il s’agisse de denrées alimentaires transformées ou de voitures haut de gamme, la réduction des droits de douane sera progressive et pourra s’étaler jusqu’à dix ans. Des quotas sont maintenus dans certains secteurs clés, et les deux parties ont protégé leurs industries les plus sensibles. Les effets économiques resteront limités pour le moment, mais l’accord devrait renforcer les relations d’affaires et soutenir l’investissement à long terme.
Davantage d’opportunités pour les exportateurs européens dans les grandes industries
Pour l’Europe, l’avantage le plus net est la baisse significative des droits indiens sur les produits industriels, même si la transition s’étale sur une décennie. Les fabricants européens de machines, d’équipements électroniques, de produits pharmaceutiques et d’aéronautique figurent parmi les principaux bénéficiaires, l’Inde réduisant des droits de douane allant de 11 % à 44 % sur une grande partie des produits concernés, ouvrant ainsi l’accès à un marché en forte croissance.
Les fabricants européens de machines et d’équipements électriques verront les droits de douane passer de niveaux pouvant atteindre 44 % à zéro. La demande est déjà forte et devrait continuer de progresser dans les prochaines années, en cohérence avec l’expansion des infrastructures indiennes et la volonté du pays de renforcer sa production domestique. Parallèlement, pour des raisons stratégiques, New Delhi souhaite réduire sa forte dépendance aux importations chinoises de machines et d’équipements.
Dans le secteur automobile, le droit de douane indien réputé particulièrement élevé de 110 % sur les voitures importées tombera à 10 %, mais uniquement pour 250 000 véhicules dont le prix dépasse 15 000 EUR, tandis que toutes les autres importations resteront soumises aux barrières existantes. Plus important encore, l’Inde supprimera progressivement les droits sur les composants automobiles d'ici cinq à dix ans, une évolution susceptible de transformer les chaînes d’approvisionnement et de rendre l’assemblage local beaucoup plus attractif pour les constructeurs européens. La suppression des droits de douane permettraient de déployer des stratégies de production à plusieurs niveaux, dans lesquelles les équipementiers européens alimenteraient les usines d’assemblage indiennes sans droits de douane supplémentaires. Les marques européennes ne détiennent actuellement que moins de 4 % d’un marché en expansion rapide, qui atteint 4,4 millions de véhicules par an.
Les marques européennes de produits alimentaires et de boissons haut de gamme longtemps exclues en raison de droits prohibitifs, devraient enfin accéder de manière significative au marché croissant de la classe moyenne indienne. Les distributeurs européens, pour leur part, bénéficieront d’importations moins coûteuses de produits indiens tels que le thé, les épices et les denrées transformées.
Les principales avancées de l'Inde en matière d'accès au marché et de compétitivité
L’Inde a obtenu un accès préférentiel pour ses secteurs à forte intensité de main‑d’œuvre, dont beaucoup bénéficieront dès le départ d'une exemption de droits de douane dans l'UE. La suppression des droits rétablit une concurrence équitable avec des pays comme le Bangladesh, le Pakistan ou le Vietnam, qui bénéficient déjà d’un accès préférentiel à l’UE. L'Inde bénéficie d'un allègement immédiat pour les marchandises touchées par les droits de douane américains, d'un accès élargi pour ses entreprises informatiques et de services aux entreprises, et d'un régime de visas plus souple pour les professionnels et les étudiants. L’accord ouvre 144 sous‑secteurs de services européens aux entreprises indiennes, ce qui représente l'accès le plus large jamais obtenu par l'Inde dans un accord commercial. Compte tenu de son excédent déjà important dans les services, particulièrement en informatique et en externalisation, ces avantages pourraient être considérables. Le textile et l’habillement, piliers des exportations indiennes verront les droits européens tomber à zéro, avec des réductions allant jusqu’à 12 %. Cela devrait renforcer les exportations de fils, de vêtements confectionnés et de textiles pour la maison. Les droits sur le cuir et la chaussure, aujourd’hui jusqu’à 17 %, disparaîtront complètement dès l’entrée en vigueur.
Un accès plus facile et plus abordable au marché européen, riche en consommateurs aisés, incitera les fabricants indiens de textiles, de biens de consommation, de produits alimentaires et de boissons à adopter les normes européennes en matière de qualité, de sécurité et d'ESG.
L’accord devrait également soutenir l’industrie pharmaceutique indienne en aidant les entreprises à diversifier leurs marchés d’exportation et à renforcer leur présence dans l’Union européenne. Ces dernières années, les exportations pharmaceutiques indiennes vers l’Europe ont cessé de progresser, en raison d’obstacles d’accès au marché et de procédures réglementaires complexes. L’accord vise à inverser cette tendance en simplifiant et en alignant les exigences réglementaires, en réduisant les délais d’approbation et en diminuant les coûts administratifs liés à l’enregistrement et à l’autorisation des produits.
« Un accès plus simple et plus abordable au marché européen, dont le pouvoir d’achat est élevé, incitera les fabricants indiens de textile, de biens de consommation et d’aliments et boissons à adopter les standards européens en matière de qualité, de sécurité et d’ESG », explique Meghna Nair, experte en souscription chez Atradius Risk Services à Mumbai. « Cette évolution pourrait considérablement accroître le potentiel d’exportation de l’Inde, créer des emplois et renforcer sa position dans le commerce mondial. »
Les gains les plus importants pour l’Inde devraient se matérialiser d'ici cinq ans après la mise en œuvre, à mesure que les chapitres dédiés aux investissements et aux services commenceront à produire leurs effets. Une gouvernance améliorée, un accès au marché plus clair et de nouveaux flux de capitaux devraient accroître la productivité, élargir la base industrielle indienne et favoriser les transferts de technologies, orientant progressivement l’économie vers des segments à plus forte valeur ajoutée.
L’importance d’une gestion stratégique du risque crédit client
Le corridor commercial UE–Inde offre un fort potentiel, mais sa réussite dépendra largement de la manière dont les paiements seront sécurisés. Le dernier Payment Practices Barometer d’Atradius pour l’Inde montre que les factures en retard concernent près des deux tiers des ventes B2B à crédit, et que les créances irrécouvrables représentent en moyenne 7 % du chiffre d’affaires B2B facturé. « Cela révèle d’importantes tensions en matière de trésorerie et de risque crédit client. De plus, 72 % des entreprises indiennes anticipent une hausse des défaillances B2B dans les prochains mois, ce qui souligne l’importance d’une gestion stratégique du risque crédit pour naviguer dans ces nouvelles opportunités commerciales », indique Silvia Ungaro, Senior Advisor et experte des tendances de paiement interentreprises chez Atradius.
À mesure que le commerce transfrontalier et l'intégration des fournisseurs se développent dans le cadre de l'accord, les exportateurs européens devront gérer soigneusement les risques afin de tirer parti de la croissance sans compromettre leur trésorerie et leur stabilité financière.
Les tendances récentes montrent que, si les paiements numériques et l’automatisation améliorent actuellement la rapidité de règlement des factures en Inde, la discipline de paiement et les processus manuels continuent de ralentir les flux de trésorerie et de peser sur le besoin en fonds de roulement. « Avec l’essor du commerce transfrontalier et l’intégration accrue des fournisseurs dans le cadre de l’accord, les exportateurs européens devront gérer le risque avec attention afin de saisir la croissance sans compromettre leur trésorerie ni leur stabilité financière », ajoute Ungaro.
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- Les deux partenaires ont exclu les secteurs sensibles et prévoient d’étaler sur plusieurs années de nombreuses réductions tarifaires, ce qui signifie que l’impact économique réel ne se fera sentir que progressivement.
- Des avantages majeurs devraient émerger à long terme : l’accord supprimera ou réduira de manière significative les droits de douane sur plus de 95 % des catégories de produits.
- L’accord devrait renforcer les exportations industrielles européennes et offrir à l’Inde un accès élargi au marché européen pour le textile, la maroquinerie, les produits pharmaceutiques et les services.
- La capacité à exploiter pleinement ces nouvelles opportunités commerciales dépendra fortement d’une discipline de paiement renforcée et d’une gestion rigoureuse du risque crédit client.